Le 10 Mai 2014.

Mr Michel Rocard

66 Avenue des Champs-Élysées

75008 - Paris

Monsieur,

Dans ma lettre au 1er Ministre du 25 Avril j'écris que les mesures prises en 1981 par le gouvernement de gauche ont enfoncé notre pays du fait du développement du libre échange avec les pays pauvres. A cause aussi des nombreuses mesures sociales prises entre Mai 1981 et Mars 1983

Augmentation du SMIC de 38 % , embauche de 240 000 fonctionnaires, augmentation de 50 % des allocations familiales et de 45 % des allocations logement, etc... Ces augmentations de pouvoir d'achat , souvent justifiées, ont provoqué un développement important des importations et donc nécessité 3 dévaluations. Cela aurait été différent si le gouvernement de l' époque avait appliqué mes idées, comme le prouve la photocopie de la réponse de Jean Paul Bachy, me disant que François Mitterrand voulait, aussi , imposer la valeur ajoutée et diminuer les cotisations sociales, ci-joint. Les socialistes ont alors raté un virage historique !

De même Georges Chavanes, PDG de Leroy-Somer se plaignait que le coût de l'heure de travail ait augmenté de 29.6 % contre 5 % en Allemagne en 19 mois, empêchant les entreprises d' être compétitives et donc d'embaucher. L'emploi public payé par l'impôt enfonce la compétitivité du secteur productif !

J'ai gardé l'article de La Croix du 25 octobre 1988 intitulé «  La bataille de la rigueur » où Jean Boissonnat affirme que vous avez eu raison de donner la priorité à l'emploi sur le pouvoir d'achat.( ci-joint photocopie ). Et où il explique aussi que « chaque dévaluation est un appauvrissement puisqu'elle signifie que nous vendons moins cher notre travail et que nous achetons plus cher le travail des autres. » Je suppose que la vraie raison de votre attitude a été la peur d'un nouveau développement des importations, comme en 1981.

C'est bien le cas 2 ans plus tard, comme le signale cet article, ci-joint, également, d' Agnès Rotivel dans La Croix, où «  La vigueur de la consommation intérieure et le manque d'agressivité des entreprises Françaises à l'exportation interdisent de relâcher la discipline ».

Vous avez dit, au Forum de l' Expansion «  J'accorde sans réserve la priorité à l'emploi et à l'investissement », autrement dit à une politique de l'offre. « Le 1er Ministre s'inquiète que les entreprises françaises ne puissent pas faire face à cette demande accrue : «  La hausse de la consommation ne saurait sans danger dépasser l'accroissement de notre propre capacité de production. »

Nous achetions à l'époque des camions Mercédès alors que Renault cherchait à nous en vendre. En fait nous donnions la préférence au rapport qualité-prix. Et les français achetaient des produits importés parce qu'ils étaient moins chers, venant de pays sans charges sociales et aux salaires dérisoires. Cela montre bien l'inconvénient d'économies inter dépendantes entraînant l'impossibilité de stimuler la demande, ce que corrigent mes idées de solutions.

J'ai gardé la page d' Ouest-France du 4 Avril 1981 rapportant une interview d' Alfred Sauvy, déclarant «  La raison essentielle du chômage, c'est le déficit important de nos échanges extérieurs, en raison du prix des matières premières et de l'énergie que nous achetons à l' étranger . Pour que le trou ne soit pas trop béant, nous retenons l' Économie» et plus loin. Je crois qu'un jour ou l'autre nous serons obligés de réduire la consommation par les prix. » et aussi, «  Si nous faisons une « relance », une partie de la demande va s'en aller au dehors. . »

Concernant l'énergie et le pétrole en particulier , j'avais suggéré une lourde taxe à Giscard en 1975, que ne l'a-t-il adoptée ! Comme le remplacement des cotisations sur salaires par la TVA en 1981. J'ai pu écrire, en conséquence, que les 2 000 milliards de dette n'auraient pas existé si l'on m'avait écouté, voir ma déclaration à la Presse de 1973 . Depuis j'ai eu l'idée d' une redistribution partielle, forfaitaire, enlevant le coté injuste d'une taxe indirecte frappant les petits revenus, tout en maintenant une pénalisation importante pour les hauts revenus, le tout sans discontinuité, donc sans effet de seuil, stupide et injuste, comme envisagé pour la taxe carbone.

« Les économistes sont coupés du réel » écrivait, en effet, Michel Beaud , économiste et historien de la pensée, professeur à Paris VII le 28 Février 1994 dans La Croix : « on n'a pas pris la mesure des méfaits d'une spécialisation toujours plus aiguë. La multiplicité d'analyses spécialisées et de solutions ponctuelles ne suffit pas à faire une politique, nécessaire pour combattre à la fois la pauvreté dans le monde, le chômage massif et les atteintes à l'environnement. »

Avec un contrôle de la valeur ajoutée de 50  % par indexation de la masse salariale il ne serait pas interdit d'importer à bas prix, donc d'exploiter la misère du Monde, mais cela n'irait pas loin et ne serait plus vraiment intéressant, si en plus on remplaçait les charges sociales par une taxe sur la valeur ajoutée. Il ne s'agit pas d'interdire mais de ne plus favoriser. C'est peut-être vous qui avez dit un jour « Nous ne pouvons pas décider pour les français de leurs achats » ; par la fiscalité on peut, par contre, rendre les intermédiaires moins « intéressés! », donc agir sur l' offre et rendre les salariés plus intéressés à la bonne marche de leur entreprise, pas seulement le patron ou les cadres. D' où une implication générale ! Et un développement parallèle de l'offre et de la demande.

Le modèle économique défendu par l' Europe est basé sur la concurrence ou le règne du plus fort. C'est le règne du consommateur, voulu surtout par les Américains, et qui aboutit à un creusement des inégalités. Ce n'est pas un bon modèle car il exclue et élimine ceux qui ne sont pas, non pas compétitifs, mais qui ne le sont pas assez !

Entre système communiste où le travailleur n'est pas encouragé et ne produit pas assez , où le consommateur fait la queue et le système libéral où c'est le travailleur qui fait la queue pour trouver du travail il y a de la place pour un autre, plus juste, plus humain, à condition d'imagination et de réflexion. Et surtout visons la promotion du pouvoir d'achat par l'emploi et les salaires ! Les mesures que je propose le permettent.

Une taxe de 20 % sur la valeur ajoutée avec déduction d'un SMIC par emploi, assorti d'un crédit d'impôt permettrait d'employer tout le monde, les entreprises préférant embaucher que baisser les prix ou payer la taxe. Les niches fiscales et toutes les aides et baisses des charges aux entreprises n'auraient plus de raison d' être.

Votre idée d'une baisse plus importante du temps de travail serait satisfaite naturellement. Comme je l'ai écrit, la diminution du temps de travail sera conséquence de la solution du problème du chômage et non cause. Il s'agit d'une logique inverse, comme l'avait reconnu Philippe Séguin. Comme l'incidence d'une redistribution partielle de la TVA ou d'une taxe carbone évite les effets de seuil, protège les petits revenus et met à découvert les gros, permettant donc l'efficacité !

Il serait bon que vous interveniez dans le débat d'idées car c'est peut-être une dernière chance de sauver la France et l' Europe et de donner au Monde un modèle médian et médiateur entre règne du consommateur-dupé menant au chaos et respect de l'homme et de l'environnement. Par une aide véritable aux pays pauvres pour qu'ils produisent chez eux et pour eux !

Il s'agit d'un choix crucial entre cœur et raison ! Perdre la face pour sauver la Vie. Peut-être mourir pour un Monde Meilleur ? Le 6 Juin 1944 beaucoup sont morts pour ce Monde-là !

Veuillez agréer, Monsieur Rocard, mes plus sincères salutations.